Sandrine Chatenet
06 08 30 81 15
Les deux vents

Il était une fois un voyageur nommé Elyor qui marchait depuis longtemps à la recherche de son équilibre intérieur. Un jour, il arriva dans une vaste plaine. À l'horizon, deux vents se levaient.
Le premier venait de l'est. Il était puissant, froid et régulier. Il faisait avancer les pierres, redressait les arbres, dessinait des lignes parfaitement droites dans le sable. C'était un vent de matière et de loi : rien ne lui échappait, rien ne lui résistait longtemps.
Le second venait de l'ouest. Il était chaud, léger et changeant. Il faisait danser les herbes, tournoyer les feuilles, emportait les graines vers des terres inconnues. C'était un vent d'ivresse et d'envol : rien ne pouvait le retenir, rien ne pouvait le fixer.
Elyor resta longtemps à les observer.
Un vieil homme apparut alors à ses côtés. Il regarda les deux vents, puis demanda :
« Tu cherches ton équilibre, n'est-ce pas ?
— Oui, répondit Elyor.
— Alors ne choisis pas encore. Va d'abord à la rencontre de chacun. Tu comprendras ensuite ce qu'ils ont à t'apprendre — et ce qu'ils te prendraient, si tu t'y perdais. »
Elyor s'approcha du premier vent, et sentit sa force entrer en lui comme une seconde nature. Avec lui, tout devenait clair : il pouvait organiser, prévoir, calculer, construire, donner une forme aux choses. Il pensa : voilà ce qu'il me faut, et s'y abandonna.
Peu à peu, il bâtit des murs. Il voulut tout contrôler et tout planifier. Il découpa ses journées en cases précises, prévit chaque dépense, chaque itinéraire, chaque parole avant de la prononcer. Il apprit à mesurer, à peser, à classer : il pouvait dire le nombre de pas qui séparaient deux points, mais plus dire ce qu'il ressentait en les parcourant. Il ne voulait plus être surpris, ne voulait plus perdre le contrôle ; il ne voulait plus rien laisser au hasard, même dans ses liens avec les autres, qu'il en vint à organiser comme on organise un emploi du temps. C'était la tentation du premier vent : durcir le monde jusqu'à en faire une mécanique parfaite, froide, sans faille — et sans souffle.
Un jour il comprit qu'il n'y avait presque plus de place pour l'imprévu. Il avait construit un monde parfaitement ordonné, mais il ne savait plus écouter son cœur ni ce qui vivait à l'intérieur de lui.
Alors il partit à la rencontre du second vent.
Dès qu'il entra dans son souffle, il se sentit léger, presque hors de lui-même. Tout lui semblait exalté, tout lui semblait signe, promesse, appel. Il se surprit à survoler sa propre vie plutôt qu'à la vivre : le quotidien lui parut soudain trop lent, trop pesant, indigne de son élan. Il se mit à chercher l'extraordinaire en toute chose, à préférer l'idée à sa réalisation, l'enthousiasme du départ à la patience de l'arrivée. Il ne voulait plus de mesure, plus de lenteur, plus de matière — il voulait simplement s'élever. C'était la tentation du second vent : alléger le monde jusqu'à n'être plus qu'ivresse, vertige et fuite hors du réel.
Mais peu à peu, il se dispersa. Il commença mille choses sans en terminer aucune, suivit chaque désir comme s'il s'agissait d'une vérité, confondit liberté et absence de limites. Il finit par ne plus savoir où il allait.
Alors Elyor revint au milieu de la plaine, épuisé et perdu.
« Je ne sais plus lequel choisir, murmura-t-il au vieil homme. Le premier m'empêche de me perdre, mais il m'enferme dans la matière. Le second m'ouvre à tant de possibilités, mais il me disperse dans le rêve.
— Voilà pourquoi je t'ai invité à faire l'expérience des deux, dit le vieil homme. Tu pensais que ton équilibre se trouvait dans le choix de l'un contre l'autre. Mais le chemin n'est pas là.
— Où est-il, alors ?
— Regarde ce qui se tient entre eux, sans se laisser emporter par aucun des deux. »
Il désigna un arbre qui poussait au centre de la plaine, exposé aux deux vents mais renversé par aucun.
« Ses racines plongent profondément dans la terre. Ses branches s'élèvent vers le ciel. Il ne choisit pas entre la terre et le ciel : il se tient entre les deux, et c'est cela même qui le fait vivre.
— Ainsi, dit Elyor, ce n'est pas l'une des forces que je dois suivre, ni fuir l'autre.
— Non. Tu dois apprendre à les reconnaître en toi, afin qu'aucune ne prenne tout le pouvoir sur l'autre. Le premier vent peut t'apprendre la stabilité, la structure, l'ancrage, la capacité à donner une forme aux choses — mais laissé seul, il te changerait en pierre. Le second peut t'apprendre l'ouverture, l'imagination, l'élan, la capacité à dépasser les limites — mais laissé seul, il te changerait en fumée. L'un te donne des racines. L'autre te donne des ailes. »
Elyor comprit que ces deux forces vivaient aussi en lui, et qu'elles y parlaient à voix basse : l'une murmurant contrôle tout, l'autre rêve tout. Il comprit que le problème n'était pas leur présence, mais leur déséquilibre — et qu'il n'avait à combattre ni l'une ni l'autre, seulement à leur redonner leur juste place. Il n'avait pas à rejeter la force qui cherchait à structurer : il pouvait lui demander de servir plutôt que de régner. Il n'avait pas à rejeter celle qui cherchait à ouvrir : il pouvait lui demander de s'ancrer plutôt que de disperser.
Alors quelque chose s'apaisa en lui. Il construisit des murs, mais laissa des fenêtres. Il planta des racines, mais permit à ses branches de grandir. Il donna une forme à ses rêves sans enfermer son esprit dans cette forme.
Depuis ce jour, lorsqu'il sentait en lui le besoin de tout contrôler, il se demandait simplement : quelle place suis-je en train de donner à cette force ? Et lorsqu'il sentait l'envie de fuir dans l'imaginaire, il revenait doucement à la terre.
Il avait compris que le chemin n'était ni de devenir pure matière, ni de devenir pur envol, mais de laisser les deux se rencontrer en lui — comme deux vents contraires autour d'un même arbre.
Et il reprit sa route, les pieds sur la terre, et le regard tourné vers le ciel.
Parole de Conscience
Certaines forces en nous peuvent sembler opposées.
L’une cherche à structurer, sécuriser, calculer, organiser et donner une forme selon une certaine logique.
L’autre cherche à ouvrir, imaginer, réver, dépasser les limites et s’élever.
Aucune n’est mauvaise en elle-même. C’est lorsqu’une force prend toute la place que l’équilibre se rompt.
La conscience ne consiste donc pas à combattre l'une de ces forces, mais à demande à chacune de servir plutôt que de régner.
Apprenez à reconnaître chacune d’elles et à leur permettre de retrouver leur juste place.
Pour aller plus loin
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Dans ma vie, ai-je tendance à trop contrôler ou à trop me disperser ?
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Quelle place est-ce que je donne à la matière, à l’organisation et à la sécurité ?
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Quelle place est-ce que je donne au rêve, à l’imagination et à l’ouverture ?
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Est-ce que je peux parfois utiliser la spiritualité pour fuir ce qui demande à être vécu concrètement ?
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À l’inverse, est-ce que mon besoin de tout comprendre, planifier, calculer ou contrôler laisse suffisamment de place à l’intuition et à l’inconnu ?
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Où puis-je sentir aujourd’hui un déséquilibre entre ces deux forces ?
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Comment pourrais-je laisser davantage la conscience harmoniser ces deux pôles en moi ?